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Habitat(s) - L'Observatoire de l'Habitat

Quelles villes ?

Vers des villes sans architecture ?

La ville serait-elle devenue à ce point un lieu de flux et de permanentes mutations pour que les urbanistes et les architectes ne puissent plus agir sur elle ?

C'est en tout ce que laisse entendre le livre Mutations, dirigé par l'architecte hollandais Rem Koolhaas (éditions Actar 2000).

Stimulant livre que celui publié sous la houlette de Rem Koolhass qui semble annoncer la fin de la ville telle que nous la connaissons depuis des siècles en Occident. Une ville qui se bâtirait non plus sous la houlette des politiques, des urbanistes et des architectes, mais sous la seule influence du brassage des hommes et des marchandises, conséquence directe de la mondialisation qui remettrait en cause tous les schémas urbains établis et ce, aussi bien en Asie, qu'en Amérique ou en Afrique.

Lagos (Afrique Occidentale) : la ville marché

En Afrique, en dépit d'un manque flagrant d'infrastructures, certaines villes réussissent à s'inscrire dans les flux d'échanges mondiaux et connaissent ainsi une formidable croissance, tel Lagos, la capitale du Nigeria. Une ville qui, malgré ses 15 millions d'habitants, est ignorée du monde occidental (il n'existe pas de photo satellite de Lagos) et qui pourtant " bouleverse toutes les idées reçues sur les caractéristiques de ce que l'on appelle la cité moderne " (1). C'est ainsi que se reconstruit à partir du marché d'Alaba, une nouvelle "ville-marché" disposant de son propre système de rues et d'adresses, de sa propre police, de sa justice privée, de ses églises, de ses banques, mais qui ne dispose d'aucun schéma d'aménagement. Bref, "une ville entreprise" soumise aux seules lois du marché libéral et dont la seule finalité est de ressembler à Dubaï ; un vaste marché libre à vocation mondiale. Et cela fonctionne. Grâce à sa proximité avec l'aéroport de Lagos, Alaba est ainsi devenue en quelques années la porte d'entrée des nouvelles technologies en Afrique noire. Pour Rem Koolhaas, Lagos et son marché sont " l'avant-garde de la modernité mondialisante ", et annoncent peut-être la " situation future de Chicago, de Londres ou de Los Angeles ". A ceux qui resteraient dubitatifs sur cette prédiction, le cas de Houston au Texas devrait pourtant donner à réfléchir.

Houston (Texas) : la ville sauvage

Voilà en effet une grande ville occidentale, la troisième des Etats-Unis, que tout semble éloigner de Lagos et qui pourtant partage avec elle bon nombre de points communs. A commencer par l'absence totale de plan directeur d'aménagement (alors que Houston fait un quart de la surface totale de la ville de New York) et une totale confiance dans les seules règles du marché pour se développer. Ville " sauvage, dérégulée, débridée ", Houston est ainsi devenue, selon Rem Koolhaas " une confédération lâche de centre de profits industriels, régie par la seule logique d'intérêts particuliers ; la Nasa, le Texas Medical Center ou les centres commerciaux périphériques ". L'un des exemples les plus flagrants est le succès du centre commercial et de loisirs Galleria. Développé par un promoteur privé, il s'est transformé en un nouveau pôle urbain périphérique aux dépens du centre-ville. La Galleria a contribué à ruiner et à supplanter le quartier déclinant des gratte-ciel, considéré à l'origine comme le coeur de la cité. Houston serait devenue, depuis une dizaine d'année, une gigantesque machine à réaliser des " opérations juteuses. Et préfigure ce que pourrait être le véritable impact de la mondialisation économÍique sur les sociétés humaines ". Totalement dérégulée, Houston est aujourd'hui la ville qui comprend le moins d'espaces verts aux Etats-Unis et où la qualité de l'air est la plus mauvaise d'Amérique du Nord.

Shenzen (Chine) : l'architecture mutante

Cette confiance dans le marché pour développer une ville touche actuellement tous les pays, même ceux qui a priori devraient y être le plus étranger, tel la Chine communiste. Soucieuse de rattraper son retard économique sur l'Occident, l'Empire du Milieu s'est en effet engagé dans une course au développement qui transforme totalement le visage de certaines de ses grandes villes côtières, installées dans la zone dite Pearl River Delta. Le cas de Shenzen est à cet égard exemplaire, puisque la ville, qui n'était, il y a dix ans, qu'un petit port de pêche, compte aujourd'hui 12 millions d'habitants "grâce" à sa zone économique spéciale. " C'est historiquement rare : le bond entre le rien et un état urbain s'est produit sans aucune étape intermédiaire (...). En 1993, il y avait 450 tours à Shenzen. Ces dernières années, on en dénombre le double. Si une ville est capable de produire 900 tours en dix ans, c'est qu'il doit exister une figure mutante ", fait remarquer avec humour Rem Koolhaas. Les architectes chinois, très peu nombreux par rapport aux pays occidentaux, bâtissent chaque année l'équivalent d'une tour de 30 étages (!) chacun, et doivent faire face lors de la construction à des changements de programmations permanentes. Car en Chine, un plan ne veut plus rien dire, " un bureau devient un hôpital à mi-parcours du chantier. Toute conversion est possible : tel ce bâtiment, initialement conçu comme un parking, qui a rempli au moins 45 autres fonctions ". L'architecture, à l'image de la ville, est en mutation permanente.

Paris XIIIe (France)

"Le caractère définitif de l'architecture est aujourd'hui illusoire - une illusion que sauront dissiper les vingt prochaines années", poursuit Rem Koolhaas. "Elle pourrait gagner l'Europe très prochainement." Si ce n'est déjà fait, au vu des travaux passionnants menés par l'architecte italien Stefano Boeri sur les nouvelles mutations des villes européennes. A cette occasion, l'architecte transalpin s'est penché sur le cas de la dalle Italie, située dans le XIIIe arrondissement de Paris. Et il démontre comment la population chinoise l'a détournée de sa vocation première, à savoir l'habitat. " La nouvelle population asiatique utilise les parkings comme des espaces marchands, travaille par roulement dans les appartements des étages élevés, transforme l'habitation en un système de lieux intermittents et mobiles. " Selon Stefano Boeri, il se met en place " une culture de l'habitat fluide qui modifie de manière continue l'identité des lieux et en bouleverse les règles. " A la question sur la place de l'architecte aujourd'hui dans des villes de plus en plus soumises aux seules lois marchandes, Rem Koolhaas répond sans ambages que " l'architecte n'a en effet rien à proposer ". Selon lui, l'enjeu n'est pas tant la défense d'une profession, que la volonté d'inciter ses confrères, les urbanistes, mais aussi les politiques, à réfléchir autrement sur la ville. Pour cela, on ne peut que le remercier. (1) Les citations sont extraites du livre Mutations, Editions Actar 2000.

Vers des villes privées ?

Aux Etats-Unis, quelque 20000 "villes privées" essentiellement destinées à des populations à la recherche de "sécurité" ont surgi de terre. En France, certains aménageurs s'inspirent très directement de cette philosophie pour développer de nouveaux concepts de villes. Inquiétant ?

S'il existe deux termes qui nous semblent, à nous Européens, profondément antinomiques, ce sont bien ceux de ville et de privé. Notre culture, sous la double influence grecque et latine, associe l'idée même de la cité, espace public, à celle de démocratie, d'échanges de biens et d'idées et de liberté. Pourtant actuellement à travers le monde se développe un phénomène que nombreux considèrent comme inquiétant : celui de villes privées.

30 millions d'exclus volontaires

Aux Etats-Unis, le phénomène n'est pas récent. C'est en effet en 1928 qu'est apparue la première de ces villes quelque peu particulière. Mais aujourd'hui le mouvement prend une nouvelle ampleur. Sous le nom de "common-interest developments" (CID) se développent chaque année près de 5 000 de ces nouvelles entités urbaines qui choisissent de se mettre à l'écart du régime commun. Déjà 12 % de la population américaine, soit 30 millions de personnes, vivent dans une de ces 150 000 communautés, et certains prévoient qu'elles seront 50 millions en 2010 à être installées dans 225 000 CID. Si certaines d'entre elles ne forment que des modestes îlots, d'autres constituent de véritables villes appelées gated communities. On en compte actuellement 20 000, soit 3 millions de logements, dont une bonne part en Floride, en Californie et en Arizona. Les raisons de la création de ces communautés, ou gated communities, sont nombreuses et connues. Historiquement elles ont surtout été constituées par et pour des populations aisées voulant s'isoler d'un environnement urbain de plus en plus dur (violence, insécurité). Aujourd'hui la middle class a accès à ces gated communities qui offrent souvent une large gamme de prix en matière de maisons, voire de logements.

20 000 ghettos dorés

Si ces ghettos dorés s'ouvrent aux différentes classes de la population, la motivation pour s'y installer demeure la même : choisir un mode de vie selon des critères bien précis et reposant sur l'exclusion des autres. Exclusion des moins de 55 ans par exemple à Sun City en Arizona, une des villes qui ne regroupe que des retraités. Dans ces conditions rien n'empêche de penser que pourraient apparaître prochainement aux Etats-Unis des gated communities fondées sur des distinction de couleur de peau, de pratiques religieuses voire sexuelles. A quand, par exemple, une gay city ? Exclusion qui ne concerne pas seulement le droit d'y habiter mais aussi la fréquentation des espaces publics. A Rancho Bernado en Californie, autre ville réservée aux seniors, les jeunes enfants n'ont ainsi pas le droit d'aller dans le centre commercial. Dans d'autres villes, les règlements intérieurs encadrent la décoration extérieure de la maison, la hauteur des haies du jardin, la couleur des rideaux visibles de l'extérieur, voire le poids maximum des chiens. Certains promoteurs ont même tenté d'encadrer le type de publications ayant le droit de circuler dans la ville, mais ils ont été condamnés par la justice. Les villes privées ne sont pas donc pas seulement des enclaves, entourées ou non de murs et de postes de contrôle, mais de véritables espaces urbains à l'écart du régime commun et ayant vocation, pour certaines d'entre elles, à régenter tous les aspects de la vie quotidienne : scolarité, police, santé... et ce, sans la contre partie d'élection et donc de vrais débats démocratiques. Mais comme l'écrit Jeremy Rifkin dans L'Age de l'Accès, " dans un CID on ne vous vend pas seulement un logement mais tout un mode de vie... ".

Mickey city

Les explications données par le patron de Disney, Michael Eisner, pour justifier la construction de la ville privée de "Celebration" près de Disneyworld, sont à cet égard tout à fait édifiantes. Dans son livre Profession magicien (ed. Grasset) , il explique vouloir " concevoir une ville " selon plusieurs principes fondateurs dont un nouveau type d'éducation pour les enfants, et un système de santé " centré sur la prévention, le diagnostic, la vie saine, le bien-être physique et mental "(sic). Des propos tendant à prouver que la constitution des gated communities dépasse largement le cadre du simple urbanisme, même si les équipes de Disney ont, de fait, très largement encadré le style architecturale autorisé des maisons (6 styles) et d'urbanisme. « Celebration » est en effet aménagée pour favoriser la marche à pied avec de nombreux services de proximité, dans la lignée du mouvement du "new urbanisme" visant à recréer l'ambiance des petites villes "où tout le monde se saluait". " On se croirait dans un feuilleton des années 50 ", écrivait Eisner pour justifier, selon lui, la réussite, de « Celebration » qui compte aujourd'hui 800 résidences. (1)

Des projets en France

Si, en Europe, et en France plus particulièrement, ce type de ville n'existe pas (encore ?), les analyses des émules de Disney et autres promoteurs américains pour expliquer le succès de leurs villes ne sont pourtant pas loin de celles développées par certains promoteurs français. L'un des responsables d'Appolonia (groupe Nexity), Fabrice Holbecq, expliquait récemment que " lorsque l'on demande aux gens de définir leur commune, ils nous disent qu'elle est polluée, bruyante, inadaptée aux familles qui ont des enfants et dangereuse. Puisque l'Etat est impuissant à y remédier, nous avons décidé de créer de toutes pièces des villes où il fait bon vivre. ". Appolonia prépare ainsi la construction au sud de Bergerac d'une ville influencée directement par les principes du "new urbanisme", avec un aménagement urbain favorisant la marche à pied et le vélo et une architecture s'inspirant très directement du contexte local. S'il ne s'agit pas d'une ville privée, au sens américain du terme, l'accent mis sur la sécurité et la "ville conviviale" est, en revanche, très prononcé. Tout comme dans un autre produit d'Appolonia appelé "les Conviviales" et qui aboutira à la construction au sud de Lyon, à Saint Genis les Ollères, d'un village de résidence, clos, dont l'accès sera contrôlé par un régisseur. Ces projets, surfant sur la vague sécuritaire, vont à l'encontre de la mixité sociale prônée par le gouvernement dans sa loi sur la "Solidarité urbaine". Au-delà, ils posent le problème de la fabrication de la ville de demain. (1) Pour dépasser les apparences sur Celebration, voir le réjouissant "The Celebration Chronicle" d'Andrew Ross (Ballatine Book, 1999).

Pour aller plus loin :
  • Evan McKenzie. Privatopia. Yale University Press, 1994

  • E.J. Blakely M.G. Snyder Fortress America. Gated communities in the U.S. Brookings Institution Press, 1997.

  • C. Ghorra-Gobin La Ville américaine : espace et société. Nathan, 1998

  • J. Rifkin l'Age de l'Accès. La Découverte, 2000.